En Amérique du Nord, le Québec fait figure de trublion. Et l’impact planétaire du Festival de Montréal cache en partie la forêt: depuis quelques années, une identité du jazz au Québec transparaît. Sous l’impulsion des «parrains» Vic Vogel et Bernard Primeau dans un premier temps, la création du label Effendi, remarquable vitrine, plus récemment: un jazz ancré sur la mélodie et l’ampleur du chant. Même si quelques agitateurs viennent y semer des herbes plus folles.
Oscar Peterson, Maynard Ferguson, ou Paul Bey y sont nés. Dans les années 50 et 60, les nuits montréalaises sont rythmées par des dizaines de clubs de jazz, où se produisent notamment le guitariste Nelson Symonds, le contrebassiste Charlie Biddle, le batteur Bernard Primeau, ou Vic Vogel, futur chef d’orchestre d’un big band qui deviendra légendaire. Une scène essentiellement anglophone, qui s’affirme dans la tradition du jaz américain. On voit tout juste poindre l’éclosion d’une nouvelle génération qui prend plus ouvertement ses distances avec son voisin. Mais elle grandit sous le signe d’une certaine morosité. À la fin des années 60, le maire de Montréal souhaitant débarrasser la ville de la mafia, ferme clubs et cabarets. Suite aux mouvements souverainistes, de nombreux anglophones quittent le Québec, et la chanson, relayant ce souci identitaire, éclipse presque les autres formes musicales. En quelques années, la scène florissante du jazz connaît de sérieux revers.
C’est au début des années 80 que le jazz québécois prend véritablement son envol. Oliver Jones (piano) entame une carrière internationale, Michel Donato (contrebasse) et Karen Young (chant) renouvellent l’art du duo, et Uzeb avec Alain Caron (basse) surfe sur la vague du jazz-rock. La création du festival de jazz de Montréal fait figure de révélateur (voir ci-après), fidélisant peu à peu un nouveau public, ouvrant des perspectives inédites pour les musiciens. Dans la foulée, le label Just’ln Time (fondé en 1983) commence à témoigner de l’effervescence et servira d’exemple. Car Montréal attire de plus en plus les musiciens pour des loyers peu élevés et des universités (notamment l’anglophone McCill) dont l’enseignement musical gagne en réputation.
Au cours des années 80 et 90, apparaissent notamment sur le devant de la scène les saxophonistes Charles Papasoff, André Leroux, Joël Miller, Christine Jensen, Rémi Bolduc, Yannick Rieu, François Carrier, ou Frank Lozano, les pianistes Lorraine Desmarais, Yves Léveillé, Thüryn Von Pranke, Eric Harding, les guitaristes Sylvain Provost, Norman Lachapelle, Greg Amirault, les contrebassistes Normand Guilbeault, George Mitchell, ou les batteurs Michel Lambert, Thom Gossage, Karl Jannuska et Martin Auguste. Une communauté qui se retrouve souvent dans des formations parallèles (notamment autour du label Effendi). Citons aussi le trompettiste et arrangeur Bill Mahar, et son Altsys Jaz Orchestra, ou encore le jeune groupe [iks], autour du bassiste Pierre Alexandre Tremblay.
Parallèlement, l’émergence: des musiques actuelles se concrétise autour du festival de. Victoriaville et du label Ambiances magnétiques (voir plus loin). Peu à peu, les différentes scènes vont se rencontrer. René Lussier invitant Frank Lozano, ce dernier formant par ailleurs le groupe Maze Lacuna avec Rainer Wiens (guitare préparée) et Thom Gossage (batterie).
Face à cette efférvescence, le problème de la diffusion se pose encore plus crûment. Certains musiciens montent leur propre label, à l’instar de Lorraine Desmarais (piano) ou Charles Papasoff (saxophone), d’autres enregistrent pour la première fois grâce à de toutes nouvelles compagnies: DSM, Lost Chart, Red Toucan, ou encore Victo (émanation du festival de Victoriaville). La politique culturelle du Québec remplit alors pleinement son rôle, notamment grâce à la Sodec, qui apporte son soutien à l’industrie du disque, à côté de celle du cinéma. En 1999, Alain Bédard et Carole Therrien créent Effendi, devenu en trois ans le label de référence du jazz québécois. Originaire de la ville de Québec, Alain Bédard y débute sa carrière en tant que contrebassiste, à la fin des années 70, aux côtés notamment de Pierre Tanguay (batterie). Le jazz s’y démarque alors de Montréal, par une vision moins traditionnelle, et un fort ancrage mélodique. Un esprit qu’Alain Bédard s’attachera à retrouver avec Effendi. Une démarche de producteur, mais pas seulement: «Effendi est né d’un besoin collectif, les musiciens avaient des projets qui n’aboutissaient pas, précise Alain Bédard. Au Québec, il y a très peu d’agents ou de tourneurs, donc il a fallu aussi y penser, assurer nous-mêmes la gestion, chercher des subventions pour les projets. Je suis toutes les étapes. Mais surtout je veux travailler avec des musiciens qui se prennent en main, qui veulent développer leur carrière. Beaucoup préfèrent rester à Montréal enseigner et jouer de temps en temps, plutôt que de vraiment s’investir.» Le problème est posé. Si le Québec fourmille d’excellents musiciens, nombre d’entre eux sont sédentaires et souffrent d’un certain syndrome du sideman. À l’instar de Frank Lozano (saxophone): «Je joue dans beaucoup de formations, et j’enseigne à l’université McGill. Si je me sens bien en tant que sideman, c’est aussi par paresse. Cela prend beaucoup de temps d’avoir sa propre formation, plus d’administration et moins de musique. Donc, pour le moment, je préfère jouer dans les groupes des autres et leur apporter ma musique.» D’autres musiciens sont plus tranchés, tel Yannick Rieu: «Que faire pour survivre? Enseigner, ou changer de pays. Il faut bouger, on n’a pas le choix.» En effet, le boom du festival de Montréal cache le problème crucial des lieux de concerts. Si d’autres festivals ont vu le jour au Québec (Rimouski, Chicoutimi), les salles dédiées au jazz se font rares même à Montréal, en dehors des clubs (l’Upstairs, le Biddle’s), et de certains bars tels l’Escogriffre et le Sergent recruteur. Quant à jouer dans le reste du Canada, ou aux États-Unis, il est souvent plus facile de penser d’abord à l’Europe. Les musiciens québécois seraient-ils condamnés à s’exporter? François Théberge a choisi la France, tout comme le batteur Karl Jannuska, plus récemment. Rares sont ceux dont l’horizon se limite aux frontières de leur pays, mais ceci ne leur est sans doute pas exclusif.