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  • Érick d’Orion dans Le Devoir

    «Ventres de pianos», Marie-Ève Charron, Le Devoir, 8 mars 2008
    samedi 8 mars 2008 Presse

    Un concert inusité a cours chez Oboro. Érick d’Orion, surtout présent sur la scène artistique de la ville de Québec, signe ici la composition d’un solo [Solo de musique concrète pour 6 pianos sans pianiste] qui a la particularité de se passer de musicien. Artiste audio et en nouveaux médias, d’Orion présente une installation sonore de son cru, faite de pianos droits décrépits et de dispositifs électroniques.

    Cinq des six pianos annoncés par le titre de l’installation (l’autre étant trop usé ou exploité uniquement comme sculpture) vibrent étrangement grâce à des moteurs désaxés placés sur les tables d’harmonie. Les vieilles carcasses s’animent par à-coup, générant une musique concrète qui pourrait avoir des liens de parenté avec Dada et John Cage.

    En fait, au dire de l’artiste, son travail revisite une référence moins lointaine qui est celle du «ruined piano», domaine de recherche développé par Stephen Scott et Ross Bolleter. Pour eux, les pianos sont de préférence trouvés en ruine, en quelque sorte déjà «préparés» par la nature. De là un usage non conventionnel de l’instrument dont l’usure profite à la découverte de sons différents.

    L’approche de d’Orion s’enrichit d’un axe électronique. À Oboro, les moteurs insérés dans le ventre des nobles instruments sont activés par un programme informatique, lequel analyse en temps réel une pièce musicale, un «plunderphonic». Inventé par John Oswald, le plunderphonic est un collage sonore fait de pièces musicales différentes toujours identifiables, dans un esprit de libre partage des sources.

    Intitulé Sun Duke Dirty, le collage sonore réalisé par d’Orion se fait aussi entendre chez Oboro, dans un petit salon confortable aménagé pour l’occasion. Sous le haut-parleur qui diffuse le son dans la pièce trône un autre piano droit, lui tout neuf et muet. Baignant dans la lumière naturelle, cette petite salle tranche avec l’éclairage dramatique réservé aux pianos désuets.

    L’écoute du concert soulève l’enthousiasme à partir du moment où l’appariement se fait entre le collage sonore et les vibrations de pianos. La progression de la pièce va, par exemple, d’un fragment de L’escalier du diable de György Ligeti aux rythmes de St Louis Blues, interprété par Sun Ra. Les univers sonores se juxtaposent, puis se dédoublent simultanément dans les pianos trafiqués, donnant des échos un peu plus familiers mais qui, assurément, déroutent aussi les oreilles, même les plus avisées.

    Les univers sonores se juxtaposent, puis se dédoublent simultanément dans les pianos trafiqués, donnant des échos un peu plus familiers mais qui, assurément, déroutent aussi les oreilles, même les plus avisées.

    Érick d’Orion dans Ici Montréal

    «Un cimetière de pianos», Christophe Bernard, Ici Montréal, no 11:22, 6 mars 2008
    jeudi 6 mars 2008 Presse

    Érick d’Orion s’approprie la musique d’autrui et la dépouille jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’un squelette.

    À la musique abstraite s’oppose la musique concrète, née dans les années 40 et développée par des compositeurs aussi importants que Stockhausen ou John Cage. Dans un travail de spatialisation, le son est sculpté jusqu’à ce qu’il forme un objet purement sonore, un fluide malléable qui écrase souvent les idées traditionnelles d’harmonie ou de rythme.

    C’est peut-être à la célèbre image du «couteau sans lame, auquel manque le manche» qu’Érick d’Orion répond par son Solo de musique concrète pour six pianos sans pianiste. La démarche de cet artiste de Québec, auteur de compositions noise ou électroacoustiques, s’inscrit, s’implante et s’invente avant tout dans une matière bruyante, manipulée comme de la pâte, où résonnent certains dogmes et antidotes de Dada et du surréalisme.

    La résonance, c’est là le nerf que d’Orion titille dans l’installation présentée au centre d’artiste Oboro, vecteur, depuis un quart de siècle, des pratiques culturelles émergentes liées de près aux nouvelles technologies. L’œuvre se déploie en deux temps, et dans autant d’espaces. Dans une première salle — décor austère et lumière crue — se trouve un premier piano, qu’on dirait apparu soudainement. Il en sort une musique inconfortable, minuterie sans fin au terme de laquelle se déclenche une attaque cérébrale qui ne vient pas: un collage qui pille et recompose des sources diverses en une trame éclectique, tirée de morceaux d’hip-hop, de classique contemporain et de free jazz. Le résultat est si schizophrénique que le confort latent du lieu est annulé par les sons qui l’habitent.

    On passe ensuite dans la salle des machines. Six pianos éventrés, tordus, craqués sont disposés en arc et leur caisse de résonance lâche le râle ininterrompu d’une baleine en train de mourir, résultat surround de la musique montant de la première pièce, ici décomposée, diffractée, torturée, accueillie par six pianos qui la filtrent et l’amplifient pour en révéler la vraie nature inconsciente. On a l’impression d’entrer dans cette chambre psychique de Twin Peaks, dont les seules parois sont de lourds rideaux écarlates et flottants, et où parle à l’envers un nain inquiétant…

    Solo de musique concrète pour six pianos sans pianiste est une installation parlante, évocatrice, dont le sens précède — enfin — l’explication qui l’accompagne. On n’avait rien vu de tel depuis ce piano robotique et sensible à notre présence, conçu par Jean-Pierre Gauthier et présenté l’hiver dernier au Musée d’art contemporain. d’Orion s’écarte de sa recherche strictement audio pour explorer des techniques acoustiques qui, du plunderphonic de la première pièce à sa perversion totale en cours dans la seconde, incarnent une véritable symbiose du son et de la matière. L’effet de cette œuvre hybride et toute en distorsion, où la musique est enfouie dans les pianos plutôt qu’elle en est extraite, a quelque chose de légèrement monstrueux: très étrange d’entendre ces pianos sans mouvement et dénaturés, amputés de leur pianiste devenu fantôme numérique.

    D’Orion s’écarte de sa recherche strictement audio pour explorer des techniques acoustiques qui, du plunderphonic de la première pièce à sa perversion totale en cours dans la seconde, incarnent une véritable symbiose du son et de la matière.
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