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Jean Derome in La Presse

“Bar Kokhba triomphe”, Alain Brunet, La Presse, April 23, 1998
Thursday, April 23, 1998 Press

Sur papier, Bar Kokhba était le plat de résistance du 18e FIMAV. La prédiction s’est avérée juste. Une foule vibrante et considérable venue à la renconire du plus influent des compositeurs de la musique actuelle un alignement d’étoiles au servicé du Ieader, une livraison aussi virtuose qu’intense.

Présenté hier après-midi au Colisé des Bois-Francs, ce fin mélange de musiques traditionnelles juives, de patrons rythmiques latins, de jazz manouche ou même de surf rock (mais si!) est en quelque sorte le volet «musique de chambre» de l’univers John Zorn. À trois reprises au Québec, le musicien avait livré la version jazz de cette approche ouvertement sémite (Masada) il nous fallait Bar Kokhba pour compléter le portrait.

Installé à,notre droite, encore affublé de sa tenue de combat, John Zorn ne jouait pis de sax -ce qu’il a fait plus lard dans la soirée avec les compères Laswell, Lombardo et Frith.Dans le cadre de Bar Kokhba, il se contentait de diriger balancait les consignes orchestrales, ordonnait les solos ici et maintenait. En-cela, sa direction différait fondamentalement de celles auxquelles sont habitués les mélomanes de musique classique.

Au plan collectif comme au plan individuel, les consignes élaient parfaitement saisies, magnifiquement exécutées. On aura eu droit à de fabuleux échanges entre les cordes acoustiques (le violoniste Mark Feldman, le violoncelliste; Erik Friedlander, le contrebassisie Greg Cohell), à de surprenantes tirades du guitariste Marc Ribot, au merveilleux soutien rythmiquc du batteur Joey Baron ainsi que du percussionniste Cyro Baptista.

On ne dira pas autant de bien du «plus gigantesque», des projets de Dave Douglas, pour reprendre le superlatif de Michel Levasseur, directeur artistique du FIMAV. Conçu pour neuf musiciens, Witness associait le talent de compositeur du fameux trompetiste à ses préoccupations sociales, notamment à l’histoire de plusieurs artistes victimes de répression politique aux quatre coins du monde. Noble projet, il va sans dire, mais…

Au sortir de ce concert livré samedi soir au Colisée devant un auditoire enthousiaste d’entrée de jeu, gonflé à bloc par les récents disques de Dave Douglas (excellents pour la plupart), plusieurs mélomanes étaient restés sur leur appétit. Trop de mesures aléatoires, trop d’impros anguleuses, trop de bruitisme mal orienté, trop peu d’écriture serrée pour tant de virtuoses—Mark Feldman, Erik Friedlander, Chris Speed, etc. L’équilibre entre les structures et l’improvisation libre n’etait pas toujours évident, la cohésion ne semblail pas parfaite, on sentait le caractère inachevé de l’œuvre somme toute, pas du toul gigantesque. Dommage…

Ce n’est pas la première fois, remarquez, que la direction artistique du FIMAV mise sur des projets d’envergure qui décoivent une fois concrétisés sur scène —rappelons entre autres le plus ou moins bide signé David Thomas, l’an dernier.

L’improvisation, il ne faut jamais l’oublier, laisse planer le doute de rencontres avortées. Dimanche, Kim Gordon (membre de Sonic Youth et compagne de Thurston Moore), Ikue Mori, Jim O’Rourque et DJ Olive ont servi aux festivaliers une perfommance paresseuse, molle, vide de substance. Les mots psalmodiés indolemment par Mme Gordon se fondaient dans une épaisse sauce d’échantillonnages numériques, de textures acidulées et de rythmes quelconques. Mauvaise poutine, pour reprendre une image culinaire chère aux BoisFrancs.

Heureusement, il arrive que des rencontres de musique improvisée s’avèrent parfaitement concluantes. Comme celle de samedi au Cinéma Laurier à notre droite, le Français Louis Sclavis, illustre clarinettiste, saxophoniste et compositeur reconnue sur toute l’Europe. A notre gauche, Jean Derome, flûtiste, saxophonisie et grand compositeur de musique actuelle, un des plus brillants au Québec. Lorsque deux compositeurs fournissent chacun un de Ieurs plus valeureux collaborateurs (le batteur Pierre Tanguay du côté de Derome, le contrebassiste Bruno Chevillon du côté de Sclavis), lorsque leur génie compositionnel les conduit à soumettre des thèmes d’envergure, lorsque quatre improvisateurs de premier plan affichent la grande forme et se montrent prêts à échanger virilemenl et transgresser leurs propres règles (distorsion de la contrebasse, notammenl), nous avons droit à un grand concert de musique actuelle.

Quoi qu’en pensent Ies spécialisles de jazz contemporain pour la presse spécialisée, encore nombreux el vieillissant à Victo cette année (voire recluse dans ses chapelles), le méta-métal de Fantômas avait sa place au programme. Voilà qui ouvre les horizons des 950 metalheads qui out paquelé Ia place en toute connaissance de cause;c’est qu’ils ont manifesté une écoute attentive malgré le caractère expérimenlal du concept imaginé par Mike Patton. Pour l’ex-Faith No More, c’était la meilleure performance FIMAV, Ie dhapteur et ses collègues ont brillamment déconstruit, déchiqueté et reconstruit les clichés du métal… sans en perdre l’esprit. Les fans de métal semblaient s’y retrouver, manifestaienl un plaisir évident à se frotter à ctte avant-garde taillée à leur mesure.

Parmi les autres faits saillants du 18e FIMAV, on retiendra la limpidité du message d’Otomo Yoshihide. Dimanche aprés-midi, on aurait pu rendre le même verdict qu’au sortir du concert de Poire_Z c’est-à-dire une superposition de sediments sonores, recherche de textures concues à partir de fûtés concepts cybernétiques, concept néanmoins vieillot.Il n’en fut rien.

Pendant l’heure de celle véritable odyssée du calme, nous avons senti le Japon ancien, celui du présent et celui de l’avenir. Le sho (instrument à vent traditionel) se mêlait avantageusement aux fréquences et échantillons électroniques tricotés sur place. Même la guitare électrique sonnait comme un instrument ancien. On étail parti du point A pour aboutir au point B, reposé, ravi.