Hypnokaséta (82U) est une émanation de ce que Yannis Kyriakides a rêvé dans le Corona-Lock-down. Il est interprété par le Quatuor Bozzini, le fantastique quatuor à cordes de Montréal, par Andy Moor (de The Ex, Lean Left, The Heretics avec Anne James Chaton) à la guitare et aux bandes, et par Kyriakides lui-même avec l’électronique. Dans l’alternance du quatuor avec les interludes improvisés de Moor, les cassettes jouent un rôle essentiel. Car c’est la “cassette theory of dreaming” qui est en jeu: là où nous pensions qu’il y avait des rêves, il n’y a qu’un processus de composition non conscient et un processus de chargement de mémoire tout aussi non conscient. Elle est due au spécialiste des sciences cognitives Daniel C. Dennett (1942-2024), dont la vision naturaliste du monde est exempte de fantômes, d’elfes, de lapins de Pâques — ou de Dieu. L’évolution universelle et ce que l’on appelle la liberté et le soi sont exclusivement basés sur les mécanismes de variation, de sélection et de réplication, sur des mèmes, des leitmotivs, des répétitions au “centre de la gravitation narrative”. Kyriakides tisse un fil narratif onirique en six passages fluides: The government’s new cultural scheme / All roads to the airport are blocked / Everyone is nervous, everyone is lost… London is covered in mud… The reluctant hotel manager / She lifts the mountain… Bridges are being dismantled across the city… Et délègue à Moor un processus de composition à son tour inconscient et un processus de mémorisation-chargement tout aussi inconscient. Tissé de manière électroacoustique, l’accord rêveur des cordes — Clemens Merkel & Alissa Cheung aux violons, Stéphanie Bozzini à l’alto, Isabelle Bozzini au violoncelle — laisse de temps à autre apparaître une voix individuelle, chantante et émouvante. Contrairement à l’attente d’un pillage et d’un collage surréalistes, la piste de bande et de guitare etc. n’est ’qu’ un vague film noise ’dans le silence de la nuit’ et un plonk ou un aiguisage filiforme. Quatuor Bozzini rêve la musique ancienne en fluctuations liquides, tombe dans l’arte povera répétitif ou les dissensions complexes dans un bourdonnement bouillonnant ou doux. On dirait parfois un chant d’opéra, puis on entend à nouveau un grondement, barré et électronique, élégiaque et sonore. Moor se lance dans des mutations glissantes sur une grille vide, et Pizzicato cueille A harpsichord in a derelict palace. Des cordes sifflantes et des luths grinçants se mêlent à des pincements fragiles et à des traits délicats. The concert promoter complains that not much happens in the piece / Tranquilizer… Kyriakides suit ses propres rêves, pas les désirs des autres.