Blaise Cendrars aimait la musique en général et le jazz en particulier. En 1923, il écrivit l’argument de La Création du monde de Darius Milhaud et, à la sortie de son dernier roman, il déclara apprécier entre autres jazzmen Milt Hinton, comparant même son style à celui du saxophoniste Coleman Hawkins. De tous ses textes, La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France, qui date de 1913, est probablement la plus incroyable dans sa conception: originellement, ces vers libres, retraçant le voyage d’un adolescent dans la Russie et la Sibérie de 1905, étaient présentés sur une feuille de deux mètres dans un foisonnement de caractères d’imprimerie et de couleurs dues à Sonia Delaunay. Spécialiste des musiques baroque et médiévale, chanteur grégorien et bassiste reconnu dans le milieu des musiques improvisées, le Canadien Pierre Cartier a immédiatement été séduit par ce texte dont la mise en musique lui semblait pertinente (il fut d’ailleurs interprété en 1951 par Jacques-Henry Lévesque, dans un style proche des poètes de la Beat Generation). Ce que propose Pierre Cartier est plus qu’une simple lecture: un chant bouillonnant où la voix est guidée par les fulgurances de Jean Derome, Pierre Tanguay, Tom Walsh et quelques autres. Dans le genre, peu d’œuvres sont aussi accomplies (par exemple, celle-ci l’est beaucoup plus que la précèdente expérience de Pierre Cartier consacrée à Yves Bonnefoy), tant musicalement (on pense à Kew Rhone de John Greaves, Lisa Herman et Peter Blegvad) qu’en ce qui concerne l’ambitieux livret (Escalator Over The Hill, écrit pour Carla Bley par feu Paul Haines, vient également à l’esprit).