Musique, peinture, danse, littérature, théâtre: sans lieu qui permette à l’esprit créateur de s’épanouir, ces mots demeurent des catégories, sans doute commodes pour le classement mais qui attendent d’être habités par les œuvres. Elles ne tardent pas à venir tant le génie du lieu renvoie aussi à ce que deux ou trois Grecs rêveurs ont appelé l’inspiration. Pendant tout l’été, nous vous invitons à entrer dans les coulisses de la création en visitant l’atelier, la chambre, le loft ou le studio de quelques artistes du Québec choisis dans différentes disciplines. Soyons modernes: ces lieux sont éclatés, taut à la fois espaces mentaux et cadres physiques. On les trouvera aussi bien dans la rue, dans tel café où l’on a ses habitudes. Pour la percussionniste Danielle Palardy Roger, c’est un sous-sol minuscule, bas de plalond, rempli de cymbales, et son ordinateur, dans une pièce qui donne sur le chantier des usines Angus.
Une femme batteuse. Pas battue: batteuse, comme dans «qui joue de la batterie». Elle est doublée d’une compositrice qui est aussi productrice dans la boîte Productions Super-Mémés. Une femme à l’excentricité tranquille.
Cela commence d’abord par un cul-de-sac. «À la fin des années 70, alors que j’évoluais dans le monde des arts visuels, j’ai senti que je n’allais plus nulle part. Que tout cela était utile, pas fait pour moi.» La suite, c’est un coup du hasard. «Pour dépanner, littéralement, des amis qui étaient dans une fanfare, on m’a demandé de remplacer un musicien.» Pourtant, Danielle Palardy Roger, même si elle a bien fait un peu de piano toute petite, ne connaît pas vraiment la musique. Par camaraderie — et aussi un peu par défi —, elle accepte et se retrouve avec… une grosse caisse entre les bras. De celles qui font boum boum dans les défilés ou les kiosques le dimanche. Éclair de plaisir, coup de foudre. «J’ai découvert un territoire complètement vierge. La musique, pour moi qui n’étais pas restreinte par, les exigences d’un apprentissage académique de cette discipline, s’est révélée être un lieu où je pouvais exblorer et m’exprimer.»
Nous sommes au tournant aes années 80. Un vent nouveau souffle sur le monde musical contemporain, un peu sulfureux. Le phénomène, baptisé musiques actuelles, se révolte contre l’intellectualisme de la musique contemporaine et la rigidité de la musique écrite. Les créateurs retournent au sous-sol, se souviennent du rock’n’roll et se lancent sans filet dans les trapèzes de l’improvisation. Le décor est maintenant campé, Danielle Palardy Roger entre en scène.
Les débuts l’enthousiasment.«Moi qui étais habituée à la solitude de l’atelier, je me retrouvais avec des femmes qui, comme moi, inventaient le plaisir de travailler en groupe. L’échange oui, ce fut vraiment important, et c’est cette communication combinée a une inouïe possibilité d’ouverture que m’apportait la musique qui m’a accrochée.» Le groupe se trouve un nom: Wonder Brass. Premier clin d’œil revendicateur. C’est une sorte de big band de free jazz où elle s’assoie à la batterie.
Période bénie: «On surprenait le public, on nous écoutait.» Mieux encore: «Ce qui nous a le plus surprises, ce furent les encouragements de musiciens que nous respections infiniment. De sgens tels Fred Frith ou Chris Cutler manifestaient leur appréciation de notre travail. On était vraiment stimulées.»
Une batterie pour dire
Un leitmotiv dans les paroles de Danielle Palardy Roger: «La batterie, c’était un territoire vierge [ce mot là, elle le répète comme si elle avait une soif sans fin de la page blanche]. Elle m’a donné envie d’explorer le son, de le créer, voire de déformer le matériau.» Tout de suite s’impose une ligne directrice. Ce travail ne se compare en rien à l’image du créateur isolé. «Je fais de la musique pour moi, c’est vrai, mais je le fais aussi avec et pour des musiciens, et surtout pour le public.»
Les premières réalisations sont «exaltantes, apportant une sensation de liberté et d’innocence incroyable». Parallèlement, il lui faut se rendre à une cruelle évidence: si la musique ne nourrit pas son homme, elle ne nourrit pas sa femme non plus. Alors, je me suis fait libraire pour gagner ma vie». Une activité qu’elle a depuis abandonnée pour devenir responsable d’une maison de production de concerts, les Productions Super-Mémés.
Wonder Brass fait son temps; le public commence à déserter une fois le choc de la nouveauté passé. C’est le début d’un long cautionnement. Avec des amies, elle fonde les Justines (quel modèle!). «Là aussi, au début, les gens venaient nous entendre, mais on s’est mises à radicaliser le propos, et peu à peu, les salles se sont vidées.» Comme Danielle Palardy Roger a soif de communication autant que de création, elle tente de tendre la main. C’est ainsi qu’elle réussit le tour de force d’offrir une série de quatre concerts sur le thème des saisons l’année dernière au centre culturel Calixa-Lavallée. «On voulait-retrouver l’esprit de la fête, cette joie que procure la musique et la recherche de sons nouveaux, de nouvelles manières de la faire et de la présenter.»
La vie offre parfois de mauvaises surprises. A une époque où Danielle Palardy Roger commence à s’interroger sur les difficultés de toujours travailler «en collectif» son père est victime d’un ACV dont les séquelles qui la touchent le plus sont l’aphasie qui en résulte pour lui. La batterie de Danielle Palardy Roger devient alors un prolongement de son corps, de ses sentiments, de sa langue même. Elle se sent un peu com me son père: enfermée, isolée, sachant quoi dire mais dans l’impossibilité de l’énoncer. De ce problème de communication entre deux individus, causé par la maladie, elle tire un parallèle cinglant entre la difficulté du compositeur à communiquer avec son public.
Sa batterie se fait donc extension de son corps, lieu d’une action qu’elle nomme «lac de générosité où je retrouve l’importance de l’enfance, où la musique, pour moi, devient véritablement organique». Pour accentuer davantage l’urgence de son propos, elle n’hésite même pas à recourir à des textes exploréens de Claude Gauvreau pour monter un spectacle (et il faut comprendre que, chez elle, cela veut dire créer une œuvre) qui traitera de ce sujet.
C’est qu’avec sa batterie et sa voix, elle se cherche un interlocuteur, le «public», ce public qu’elle a choisi par son art comme interloeuteur privilégié. L’expérience est rude: «Quand j’ai vu qu’il y avait si peu de gens dans la salle alors que je donnais le meilleur de moi, je me suis sentie profondément et désespérément isolée.»
Malgré ce découragement, elle ose poursuivre. Danielle Palardy Roger s’engage de plus en plus dans le milieu musical. Pour elle qui fait sait partie de l’organisation de La Symphonie du millénaire, il faut tout tenter pour vaincre cette «incapacité qu’ont créateurs et public[s] à se rencontrer».
Et l’avenir?
On a tous, quelque part, une image stéréotypée du créateur qui souffre. Pas elle. «Je n’ai absolument aucun, mais strictement aucun atome crochu avec le modèle de l’artiste qui souffre. La création me colle à la peau; je ny peux rien, je suis faite comme cela, c’est ma façon d’être. Hier c’était les arts visuels, aujourd’hui, c’est la musique. Demain, je ne sais pas, je verrai. Je n’ai aucune inquiétude en ce sens.»
Arrivée à la cinquantaine, elle se sait philosophe au point où elle ne veut modestement pas le dire. D’un rien, elle cherche le tout. D’abord la paix dans l’existence. Le jardin de sa petite maison peinte en orange est assez éloquent à ce sujet. La couleur, cela influence! Dans son sous-sol, son armada de cymbales qu’elle fait vibrer en est la preuve.
Tout comme ses intérêts actuels. «Je m’amuse beaucoup en ce moment avec ma grosse caisse. En mettant toutes sortes d’objets sur sa peau — cymbales, timbre, main, cailloux… —, on arrive à la faire chanter. C’est tellement beau…» Comme quoi l’imagination a des voix qui offrent plus de détours que de méandres. C’est ainsi que son visage tout à coup s’illumine. «Je cherche plus de légèreté, je veux maintenant plus de légèreté, dans les objets comme dans la musique», dit-elle, presque sereine.
La création de l’avenir, pour Danielle Palardy Roger, est-ce que ce sont ces œuvres et ses concerts? Pas vraiment; c’est, pour l’instant, la musique. Cela reste, pour toujours et à jamais, la vie.