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Robert Normandeau

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    Le Québec électroacoustique

    François Couture, electrocd.com, 22 mars 2004

    On dit que le gazon du voisin est toujours plus vert que le nôtre, mais quand il s’agit d’électroacoustique, croyez-moi, le Québec n’a rien à envier aux autres régions du monde. Accusez-moi de chauvinisme, je n’en ai cure: le Québec abrite nombre de compositeurs de grand talent et de professeurs influents.

    Je ne veux pas m’embarquer dans un exposé analytique, mais, en tant que critique et auditeur invétéré, il existe pour moi une électroacoustique québécoise. Malgré la diversité stylistique de nos compositeurs, je perçois un «son» québécois, quelque chose qui, pour moi, n’est ni britannique, ni français, ni allemand; quelque chose qui m’appelle et me parle dans un langage plus immédiat, plus facile d’écoute.

    L’origine partielle de cette unité dans la diversité découle probablement de l’influence de quelques compositeurs-clé dont l’enseignement en milieu universitaire a marqué la relève d’ici. Je pense d’abord à Francis Dhomont et à Yves Daoust. Commençons donc cette piste d’écoute avec ce Français si québécois qu’il s’est mérité une bourse de carrière du Conseil des arts et lettres du Québec. Je peux recommander en toute franchise tous les disques de Dhomont: sa grâce, son sens narratif et son intelligence font de chaque pièce un objet d’émerveillement. J’ai souvent exprimé mon admiration pour Forêt profonde (y compris dans ma première piste d’écoute, je n’y reviendrai donc pas), mais Sous le regard d’un soleil noir, sa première grande œuvre, demeure un classique de l’électroacoustique internationale, et son Cycle du son, beaucoup plus récent, témoigne d’un art raffiné à la perfection — la pièce AvatArsSon, en particulier.

    Si l’œuvre de Dhomont s’est élaborée à partir de grands thèmes théoriques, littéraires et sociologiques, celui d’Yves Daoust tient plutôt de l’anecdote et de la poésie. La plupart de ses pièces montre une filiation aux idéaux abstractionnistes de l’école française, mais l’apparente naïveté de ses sujets (l’eau, la foule, une Fantaisie de Chopin ou un souvenir d’enfance) donne à sa musique une charge émotive inusitée. Son plus récent disque, Bruits, fait preuve aussi d’une volonté de croissance (on dénote dans la suite titre une certaine influence de ses étudiants) et contient une pièce au sujet politico-historique (Ouverture, sur les relations France-Québec) qui peut très bien accrocher l’auditeur néophyte.

    À ces deux noms d’une importance incontestable, il faut ajouter ceux de Robert Normandeau et de Gilles Gobeil. Normandeau représente bien ce que j’entends par un son québécois: un certain académisme dans la plasticité des sons (qui trahit l’influence des Britanniques et des Français), une originalité dans leur utilisation, une intelligence du propos qui, si elle pousse vers la réflexion académique, n’en aliène pas l’auditeur pour autant. Mon disque préféré demeure Figures, qui comprend la superbe pièce Le Renard et la Rose, construite à partir du roman Le Petit Prince, ainsi que Venture, un hommage à l’âge d’or du rock progressif (une marotte que je partage avec le compositeur, faut-il préciser). Gobeil, c’est la folie des grands espaces, la violence des passions humaines, les gestes brusques, les masses sonores lancées à la volée. Si La mécanique des ruptures demeure une écoute essentielle, son récent disque en collaboration avec René Lussier, Le contrat, représente son travail le plus accompli (et fascinant!).

    Si ces quatre compositeurs représentent la crème du milieu académique, on trouve aussi au catalogue d’empreintes DIGITALes de jeunes compositeurs et des artistes dont le travail renouvelle en profondeur le discours électroacoustique de leurs collègues.

    Mentionnons Fractures, le premier disque, tout frais, de Christian Bouchard, dont l’approche éclatée tient autant de l’électronica expérimentale que de l’électroacoustique universitaire. Ses suites Parcelles 1 et Parcelles 2 évoquent l’art vidéo numérique par leur fébrilité et leur fragmentation. Je recommande aussi chaudement l’album Connexions de Louis Dufort, qui mélange approche académique et bruitisme. La pièce Zénith, dans laquelle il utilise la voix du chanteur death-metal Luc Lemay (du groupe Gorguts), est simplement stupéfiante. J’aime beaucoup aussi l’humour un peu cru de Marc Tremblay. Son Bruit-graffiti fait un usage fréquent de la culture pop (des Beatles à Passe-Partout). Sa pièce Cowboy Fiction, un western pour l’oreille qui remodèle le rêve américain, conclut à merveille cette piste d’écoute.

    Sérieuse ou facétieuse, abstraite ou évocatrice, la musique électroacoustique québécoise s’est taillée une place de choix sur la scène internationale. À vous maintenant d’en explorer les multiples facettes.

    Sérieuse ou facétieuse, abstraite ou évocatrice, la musique électroacoustique québécoise s’est taillée une place de choix sur la scène internationale…

    Pistes d’introduction aux beautés de l’électroacoustique

    François Couture, electrocd.com, 15 octobre 2003

    La musique électroacoustique est un goût acquis. Qu’on le veuille ou non, la radio et la télévision nous conditionnent à accepter un certain nombre de modèles musicaux (tonaux, rythmiques) comme étant «normaux». L’électroacoustique est dès lors perçue comme «anormale», tout comme d’autres formes d’expression musicale centrée sur le son plutôt que la note, telle l’improvisation libre. C’est pourquoi une première exposition à cette musique se révèle souvent être une expérience mémorable, positivement ou négativement. Plusieurs facteurs entrent en jeu, mais le choix d’un disque adéquat à une introduction amicale aide à faire de ce premier contact un choc esthétique d’une grande beauté et ainsi marquer le début d’une longue aventure.

    Avec cette piste d’écoute, je veux simplement pointer quelques titres qui m’apparaissent susceptibles d’encourager plutôt que de décourager, des titres qui ouvrent une porte sur un autre monde musical. Bien sûr, cette sélection ne peut qu’être subjective. Mais avec un peu de chance elle pourra servir de guide aux nouveaux enthousiastes du genre et aux apôtres qui cherchent des idées-cadeaux pour répandre la bonne musique. Après tout, la période des Fêtes s’en vient!

    Des passerelles

    On développe généralement un nouvel intérêt par excroissance d’un intérêt précédent. C’est-à-dire que l’on explore un genre musical qui nous est inconnu parce qu’un intérêt connexe nous y a mené. C’est pourquoi, dans le cas des musiques électroacoustiques, des œuvres mixtes (bande et instrument) ou qui abordent un sujet concret peuvent fournir cette passerelle qui ouvrira les horizons d’un nouvel auditeur. Par exemple, les amateurs de récits de voyage trouveront dans le Corazón Road du duo Kristoff K Roll la narration sublimée d’un périple en Amérique centrale. Ceux qui ne sont pas trop grands pour s’intéresser encore au conte (j’en fais partie) trouveront dans Forêt profonde de Francis Dhomont une réflexion sur le conte inspirée du psychanalyste Bruno Bettelheim sous la forme d’une œuvre qui allie fils narratifs entremêlés et musiques d’une grande force évocatrice. Plus léger et fantaisiste, Libellune de Roxanne Turcotte tend une perche aux enfants sans pour autant simplifier ou niveler par le bas la démarche artistique.

    Les amateurs de guitare peuvent se tourner vers le fabuleux projet Parr(A)cousmatique d’Arturo Parra, un guitariste classique virtuose qui travaille ici avec les meilleurs compositeurs québécois: Stéphane Roy, Francis Dhomont (Québécois d’adoption, à tout le moins), Robert Normandeau et Gilles Gobeil. Ce dernier vient d’ailleurs de lancer une œuvre-fleuve, Le contrat, avec le guitariste avant-gardiste René Lussier. Les amateurs de René Lussier et les gens captivés par le Faust de Goethe trouveront ici un point d’intersection incontournable.

    Des essentiels

    Pour ceux qui veulent pousser vers une électroacoustique plus abstraite, je conseille d’abord de visiter les compositeurs québécois. Chauvinisme? Du tout. En fait, la musique des Dhomont, Normandeau, Gobeil, Yves Daoust ou Yves Beaupré m’apparaît d’emblée plus accessible que celle sortie des écoles britanniques ou françaises. Elle possède un caractère immédiat, à l’impact plus prononcé (Gobeil), au lyrisme plus plaisant (Daoust, Beaupré), à l’architecture et aux thèmes plus accueillants (Dhomont, Normandeau). À titre de points de départ, je suggère Figures de Normandeau, La mécanique des ruptures de Gobeil, Cycle du son de Dhomont et Humeur de facteur de Beaupré.

    Cela dit, les œuvres de Michel Chion (son Requiem, tellement puissant), Bernard Parmegiani (La création du monde), Jonty Harrsison (Articles indéfinis), Denis Smalley (Sources/Scènes) et Natasha Barrett (Isostasie) procurent des heures de beauté et de fascination, même si ces musiques paraissent à première vue plus arides ou difficiles d’approche. Et pour ceux qui s’intéressent à l’histoire de ces musiques, l’étiquette EMF offre L’œuvre musicale de Pierre Schaeffer, le père de la musique concrète et donc grand-père de l’électroacoustique.

    Des idées courtes

    L’album compilation a le pouvoir d’ouvrir toutes grandes les portes de l’électroacoustique, en offrant une large sélection d’artistes et d’approches stylistiques. Disponible à petit prix, eXcitations offre un échantillon intéressant des productions sur étiquette empreintes DIGITALes. Les albums Electro clips et Miniatures concrètes, ainsi que le tout nouveau volume de la série DISContact!, proposent de courtes pièces (souvent sous les trois minutes) qui sont autant de sources de découverte et de questionnement.

    Enfin, pour ceux qui désirent avancer tranquillement, à petits pas, la collection [cinemapourloreille] de l’étiquette française Métamkine offre une superbe série de mini-disques compacts d’une durée de 20 minutes chacun à prix moindre. Le catalogue comprend des compositeurs renommés tels Michel Chion, Lionel Marchetti, Michèle Bokanowski, Bernhard Günter et Éliane Radigue. De petits albums parfaits pour les échanges de cadeaux.

    Bien sûr, tout cela, ce ne sont que des suggestions. Le meilleur parcours de découverte est celui que vous vous défrichez au fil du temps.

    Bonne écoute!

    Soundscape For The Ears, Not The Eyes

    Peter Goddard, The Toronto Star, 14 octobre 2001

    Rien à voir (nothing to see) is not true. When Robert Normandeau sets up tomorrow night at the Robert Gill Theatre, the stage will in fact be filled with something — a load of sound-amplifying speakers. Anything else, like real people or just a simple music stand, might get in the way of the musical sounds. And that’s one thing that won’t happen at a Normandeau concert of electronic music. Here the sound is a spectacle even if it has nothing to show (perhaps a word should be coined for this sound-only show, something like an “auracle.” There have been those over the years who have urged the 46-year old composer to add a visual element. “But we resist,” he replies. “It’s called Rien à voir to make clear to everyone this is not a show.” This can be a problem for some people. So can the sounds Normandeau creates — abstract, tuneless rhythm-free whooshes and swooshes, and electronica that goes ping in the dark. Tomorrow night, he is joined by two other practitioners of this art in the dark: his mentor, Francis Dhomont and a younger colleague, Louis Dufort. “At this concert, there really is nothing to look at,” Normandeau says. “There is nothing of interest to sit in front of. The performance itself is minimal. It is often presented in the dark.” Does this sound like a lot of fun? Well, it can be, he goes on. “In this way, the audience becomes an audience,” he says. What happens is probably the most musical experience in anyone’s life. Electroacoustic music was Normandeau’s turf well before he got his degree in musical composition from Université Laval in Québec City in 1984. Back in the early ’80s, it looked like the place to be. It looked like it might be the future of serious music, taking it to the next level. It even had a base in popular culture. All those techno-Brit bands were making electro-sounds so fashionable in hip magazines like The Face. Even Paul McCartney talked about Stockhausen, electronic music’s Big Cheese. So much for yesterday. Instead of replacing symphonic classical music, electronic music became its frighteningly eccentric second cousin. Since then, we’ve had no choice but to love it on its own terms. “Electroacoustic music should not be compared to anything else,” says Normandeau. “The major innovation in it is that the composer does everything in the studio. He doesn’t have to care about the reality of the stage or the realism of his gestures. He doesn’t have to think about someone else reading his score.” “I think being this kind of composer is a lot closer to being a writer or sculptor. We work like sculptors; we sculpt sound and space. We have to adjust our performance to the acoustics of the hall. Basically the music is written in the studio, but we have to fine-tune it for the performance.” “But even with this kind of taped music, I don’t think a live performance can be replaced. The live performance is important for human beings. It is a ritual. Going to a place and spending time with other people is something we need in our lives. “In the past, when we thought about electronic music as being the extension of the instrumental musical world, it didn’t work out very well because the electronic instruments are pretty primitive compared to regular instruments. The quality of sound you have when you play a violin or piano comes from centuries of research. In fact, we haven’t invented a new instrument in over a century. The last one was a saxophone.” Yes, but there is the computer, he admits. This is good news for composers and bad news. The bad news is that, “when you are working with a computer, you lose contact with the music. You watch what you are doing. You lose contact with the sound. Yet because with computers so many people are working at home, music can become very personal and very intimate.”

    What happens is probably the most musical experience in anyone’s life.

    Constats électroniques: La mouvance acousmatique

    François Tousignant, Le Devoir, 16 octobre 2000

    Première chose qui saute à l’oreille après le concert de jeudi soir: il y a bel et bien une «école de Montréal» en électroacoustique. Toutes les œuvres entendues au programme participent d’une même approche, celle lancée par Pierre Schaeffer. Cela consiste en le fait qu’il a fallu, pour le nouvel art qu’était la musique faite de sons enregistrés, manipulés ou électroniquement générés, définir un vocabulaire, inventer un solfège et composer un répertoire de sons et de manipulations sonores. Ce dernier point est malheureusement trop souvent confondu avec la composition elle-même, ce qui rend l’art alors un certain art acousmatique stérile.

    Le programme s’ouvrait et se fermait avec deux extraits de Francis Dhomont. On ainsi voulu rendre un hommage à celui qui est de plus en plus reconnu comme le «fondateur» de cette école. À l’heure où il œuvrait à la Faculté de musique de l’Université de Montréal, quand on parlait de musique électroacoustique, le membre artistique de l’équation primait sur le technique.

    Non seulement la musique de Dhomont reste-t-elle encore belle et jeune, mais diffusée ainsi en salle — Robert Normandeau!, sublime poète de la console! — sa dimension réelle éblouit avec autant de force que de sensualité, d’intelligence que d’inspiration. Peu importe le média, la grande musique, c’est cela. Mémoires vives, du ci-nommé Normandeau, est une pièce un peu rhétorique (je maintiens mon jugement antérieur), mais qui passe mieux en salle qu’au disque — comme tout le reste du programme d’ailleurs; après tout, on n’a chez soi que deux haut-parleurs plutôt que l’armada ici sollicitée et l’espace utilisé. Dommage pourtant que le climat fût brouillé par un impair technique, équivalent du trou de mémoire au concert «habituel» et qui a toutefois démontré que, oui, quelque part, ces machines à musique restaient humaines.

    Le plus beau moment, là où vraiment on a senti une succession au maître fondateur, reste les Paysages intérieurs, de Stéphane Roy. Non seulement la «bande» est splendide, mais Normandeau s’est hissé à des sommets d’inspiration interprétative pour la rendre exceptionnellement sensible. On est pris par cette mouvance qui s’ouvre et qui nous ouvre, qui tourne qui appelle, parfois répond, et qui nous dit… que si on fait cette musique, c’est qu’elle doit être faite ainsi car le message ne saurait être livré autrement. […]

    … il y a bel et bien une «école de Montréal» en électroacoustique.

    Nos compositeurs triomphent en France

    On compte trois compositeurs canadiens parmi les gagnants du 3e Concours international Noroit de composition acousmatique, qui a eu lieu en mars dernier à Arras, France. Le montréalais Stéphane Roy s’est vu décerner le premier Prix du jury, d’une valeur de 3000$, pour Crystal Music, commandée par l’ACREQ (Association pour la création et la recherche électroacoustiques du Québec) avec le concours du Conseil des arts du Canada. Cette œuvre a été composée au Center for Computer Research in Music and Acoustic de l’Université Stanford, Californie, et complétée à la Faculté de musique de l’Universilé de Montréal. Paul Dolden de Vancouver, a reçu le deuxième prix pour L’ivresse de la vitesse, alors que le Prix du public est allé à Robert Normandeau, de Montréal, pour sa pièce Spleen (il avait reçu le premier Prix du jury et du Prix du public en 1991). Des 73 œuvres soumises provenant de 17 pays, le jury en a sélectionné six de l’Angleterre, du Brésil, des États-Unis et du Canada. Celles-ci seront publiées sur CD au cours de l’année 1994.

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