Sauter au contenu principal
actuellecd

Jean-François Denis

39 résultats
  • 1
  • 2
  • 3
  • 4
  • 5
  • 6
  • 7
  • D’autres critiques peuvent se trouver dans les pages des albums de cet artiste.

    Label: empreintes DIGITALes

    Jérôme Noetinger, Revue & Corrigée, no 13, 1 juin 1992

    Arrivé en force dans le paysage de la musique électroacoustique en 1990 avec trois CDs, le label empreintes DIGITALes s’est très vite imposé et ce à juste titre: large ouverture sur la scène canadienne, unité générale du projet, présentation et production (du transfert audionumérique au pressage, on sent la signature eD) soignées, présence à tous les niveaux (underground et institutionnels). Bref, une efficacité totale! Jean-François Denis (fondateur et premier président de la Communauté électroacoustique canadienne, ce qui marque bien sa volonté d’ouverture et d’efficacité) est le responsable de cette dynamique qui fait rougir de jalousie certains centres de création, ici et ailleurs. À la manière d’un groupe de rock, il s’organisait une tournée française en juin demier avec Francis Dhomont et Robert Normandeau.

    Interview

    R&C: Quand et comment est né DIFFUSION i MéDIA?

    Jean-François Denis: Pendant mes années d’enseignement à l’université Concordia. je me suis rendu compte qu’il existait au Canada un répertoire étonnant d’œuvres pour bande. Dans cette université par exemple, il y avait 700 œuvres accumulées au cours des années de concert. Cette université organise une dizaine de concerts par an. Il y avait aussi un intérêt grandissant chez les étudiants pour réécouter ces œuvres. En plus, à cette époque les compositeurs canadiens gagnaient de nombreux prix dans différents concours. Mais, pour nous, il était impossible d’entendre ces musiques, on ne pouvait que voir le nom et le titre primés.

    Il y avait donc de très bonnes pièces mais pas le moyen de ramener ça chez soi pour l’écouter! J’ai fait un petit sondage auprès des compositeurs à Montréal en leur disant que je voulais créer une étiquette de disques et savoir s’ils seraient intéressés à participer au jeu.

    J’ai fondé DIFFUSION i MéDIA en 1989 avec Claude Schryer. Aujourd’hui il n’en fait plus partie. DIFFUSION i MéDIA est là pour les arts médiatiques, la diffusion et la production. empreintes DIGITALes est sa première réalisation, une étiquette de disques de musique électroacoustique (premier disque en janvier 1990). Depuis, il y a aussi SONARt consacrée à des musiques instrumentales de studio (premier disque en mars 1992). Il y aura aussi la publication de livres.

    R&C: Quel a été l’accueil?

    Jean-François Denis: Il a été très positif à tous les niveaux. Cela a été un sacré coup au Canada. C’était l’une des premières fois où la qualité (ceci dit très humblement) graphique, la qualité des textes (bilingues), la qualité des musiques étaient réunies. La qualité, en général du produit, est la chose la plus remarquée, la générosité aussi: les livrets ont 24 pages et l’information est la plus complète possible. Et même au niveau international, l’accueil a été très bon grâce aux distributeurs puisque j’ai choisi volontairement d’être associé avec des personnes de même esprit, de même taille aussi, puisque DIFFUSION i MéDIA c’est une seule personne comme Metamkine, Odd Size (France), Arte Musica Nueva (Japon), Recommended No Man’s Land (Allemagne)… qui sont des entreprises très spécialisées qui connaissent leur matériel et du coup sont les meilleurs moteurs. Cet appui est très important.

    R&C: Y-a-t-il une idée directrice au niveau des premiers CDs?

    Jean-François Denis: Oui, on peut voir qu’avec les sept premiers disques, le spectre est très large: de la musique pour bande très abstraite à une musique pour bande de type anecdotique ou réferentiel en passant par des musiques interactives et des musiques extension de l’orchestre, presque électro-pop.

    Désormais, empreintes DIGITALes se consacrera de plus en plus à l’électroacoustique. Chez nous on appelle cela électroacoustique, ici on parle de plus en plus d’acousmatique. L’année prochaine, sept disques seront produits, avec un disque de musique mixte, celui de Serge Arcuri. Sinon il y aura Annette Vande Gorne, Denis Smalley

    R&C: Ce n’est donc pas réservé à des compositeurs canadiens?

    Jean-François Denis: Non. Au début, c’était seulement pour des raisons techniques. Vu le rythme de production, cela serait impossible sans une aide financière extérieure. Au Canada, il existe un programme du Ministère des Communications qui s’appelle le PADES (Programme d’aide au développement de l’enregistrement sonore) avec 5 volets dont un consacré à la production des musiques specialisées et là, il y a trois catégories, dont une pour l’électroacoustique (c’est hyper-gouvernemental). On reçoit donc de l’argent et c’est très bien subventionné. Comme je suis capable de fournir une grande partie du travail (conception graphique, studio, traduction…), on peut produire les disques avec ces subventions. Alors quelque part les disques sont gratuits à produire. En vérité, ils ne le sont pas puisqu’il y a un temps très important à fournir. Cet organisme subventionne évidemment les artistes canadiens, donc pour le moment, c’est canadien. Mais j’ai reçu une bourse du Conseil des arts de Grande-Bretagne pour le disque de Denis Smalley et il y a des négociations pour celui de Annette Vande Gorne.

    Puisque les disques se vendent bien et que l’argent rentre, je vais pouvoir investir dans des projets non subventionnés, comme le disque Électro clips par exemple. Et il y aura un autre projet Électro clips pour l’automne 93 avec des compositeurs de partout.

    R&C: Est-ce toi qui a contacté tous les compositeurs?

    Jean-François Denis: En général, c’est moi qui contacte le compositeur, qui manifeste l’intérêt de concevoir un disque qui s’écoute, puis on voit ensemble quelles pièces choisir et l’ordre sur le disque. Il faut dire aussi que cela fait dix ans que je patauge dans ce milieu à plein de niveau dont celui organisationnel de la CÉC (Communauté électroacoustique canadienne). J’ai donc rencontré beaucoup de compositeurs, du moins tous les canadiens. En tant que président de la CÉC, j’ai également rencontré d’autres compositeurs un peu partout. À Bourges par exemple où durant le festival, on peut rencontrer plein de monde. C’est donc moi qui contacte les personnes mais il y a toujours une ouverture et une curiosité, je suis toujours intéressé pour entendre de nouvelles musiques.

    R&C: Y a-t-il d’autres structures similaires au Canada?

    Jean-François Denis: Lorsque j’ai mis sur pied ce projet, j’ai fait très attention de ne pas dupliquer le travail de quelqu’un d’autre. Il y avait un trou au niveau de l’électroacoustique. Mais il y a des projets individuels, des compositeurs qui font leur propre étiquette comme par exemple Barry Truax avec Cambridge Street Records. Il y a à peu près une dizaine de disques électro canadiens qui sont sur des étiquettes très indépendantes.

    R&C: Le double CD de Francis Dhomont marque-t-il un changement?

    Jean-François Denis: Non, ça continue. Mais il va y avoir une pause d’un an environ puisque le CD de Francis est sorti en novembre 91 et que le prochain sortira en novembre 92.

    Il y a un genre d’épuisement, on finit par faire le tour et il faut que je fasse très attention aux prochains projets. Il ne faut pas qu’il y ait des disques absolument pour qu’il y ait des disques, mais des disques parce qu’il y a de la musique dessus. Je tiens assez à ce qu’il y ait un seul compositeur sur chaque disque, je trouve cela plus intéressant. C’est pour cela aussi qu’il y aura une nouvelle série sur empreintes DIGITALes qui s’appellera la série [Compact Compact], des disques de 40 minutes. Parce que certains compositeurs n’ont pas des heures et des heures de musique et qu’il faut diffuser la musique actuelle. Et il y a aussi des compositeurs qui travaillent lentement. Par exemple c’est le cas de Gilles Gobeil qui travaille depuis au moins dix ans et qui n’a que 37 minutes de musique! Si les statistiques sont bonnes, on pourrait faire un premier disque en l’an 2002. Cela n’a aucun sens puisqu’il fait une musique qui doit être écoutée aujourd’hui.

    Le but premier d’empreintes DIGITALes, c’est la diffusion, la dispersion de ces musiques… partout.

    R&C: C’est quelque chose qui n’est pas rentré dans l’esprit des studios en France. En général, les pièces sont déià anciennes quand elles sortent, et il n’y a pas le même esprit au niveau de la distribution et de la promotion.

    Jean-François Denis: C’est la grande distinction avec une étiquette de disque interne à une structure préexistante qui, quelque part, n’est pas sa fonction première. On fait des disques parce que c’est bien, c’est pratique, cela fait de belles cartes de visite. Et le CD est plus élégant que la cassette autoproduite.

    Je pense et je persiste à croire que l’électroacoustique est une musique qui s’écoute et que c’est même le fun à écouter. On n’a pas besoin d’être initié, il n’y a plus de conventions nécessaires. Une sono adéquate et un public qui écoute, et ça marche.

    R&C: Comment s’est effectué le choix des participants pour le disque Électro clips?

    Jean-François Denis: J’ai choisi les compositeurs avec Claude Schryer. On en avait contacté une trentaine en leur passant une commande.

    Pour le prochain Électro clips, le concept sera différent car le défi était intéressant à relever une fois mais c’est tout. La forme sera différente: des pièces de 2’45” + 15”. Il y aura trois sons de fournis qui devront étre utilisés et si j’ai l’énergie, il y aura aussi une commande à 25 vidéastes pour faire chacun une vidéo sur la portion 15”. Ce sera un disque international pour célébrer la tenue du ICMC à Tokyo en 1993.

    C’est aussi l’idée qu’empreintes DIGITALes est archives (on ramasse des pièces) et moteur (on passe des commandes).

    R&C: Et il y a aussi SONARt?

    Jean-François Denis: En pataugeant dans la production de disque, je me suis aussi rendu compte qu’il existait d’autres projets, d’autres réalisations sonores intéressantes. Voulant garder empreintes DIGITALes pour l’électroacoustique, j’ai crée une nouvelle étiquette, SONARt, qui se consacre à un autre style de musique assez cerné: des musiques instrumentales de studio. Cela me permet d’avoir un autre créneau pour d’autres projets intéressants et puisqu’il n’y a personne pour les réaliser… Le prochain projet est une pièce pour soprano solo, c’est en fait du théâtre musical. On finit actuellement la mise en son.

    R&C: Parlons maintenant de la situation au Canada. Y a-t-il des lieux de programmation régulière?

    Jean-François Denis: Il n’y a pas de lieux exclusivement réservés à l’électro. Par contre je suis impliqué dans une société de concerts qui s’intéresse à la présentation de projets de cet ordre. Elle s’appelle Réseaux et c’est avec Robert Normandeau et Gilles Gobeil. Il y a un autre organisme qui a 12 ans d’existence, l’ACREQ (Association pour la création et la recherche électroacoustiques du Québec), et depuis trois ans, il y a une série qui s’appelle Clair de terre (série de Robert Normandeau) qui propose des concerts de musique sur support diffusés toujours dans le même lieu à Montréal (Planétarium).

    R&C: Y a-t-il des studios comme en France?

    Jean-François Denis: Non absolument pas. Les studios sont généralement personnels. Quand les compositeurs ont terminé leur formation, ils ont au cours de ces années là accumulé à gauche et à droite de l’équipement pour pouvoir produire, sinon en totalité, du moins en grande partie, leur musique. Il y a des exemples isolés de coopérative mais c’est exceptionnel.

    R&C: On a une image très active du Québec par rapport à ces musiques, plus qu’en France.

    Francis Dhomont: Cela vient aussi de l’esprit. L’esprit français est plus individualiste. Là-bas il y a une volonté de regrouper toutes les énergies, d’être forts par nous-mêmes. Pour l’électroacoustique, des gens très différents se sont rencontrés, se sont regroupés même avec des esthétiques différentes, ils ont échangé des idées, des musiques… ce qui est loin d’être le cas en France, alors qu’il y a une grande richesse ici aussi mais chacun reste dans son coin. Il n’y a pas l’équivalent de la CÉC en France.

    R&C: J’ai l’impression qu’en France on protège son territoire, on craint l’autre.

    Robert Normandeau: Bernard Fort (du GMVL) faisait remarquer qu’à partir du moment où il y avait de gros montants d’argent injectés dans un groupe… La différence chez nous, c’est qu’il n’y a pas de groupes. La CÉC, c’est une réunion d’individus. Personne n’a de territoire à protéger. Ceux qui auraient quelque chose à protéger, ce sont des professeurs d’université or il n’y a rien qui les menace. Les enjeux ne sont pas les mêmes. Au Québec, la situation est particulière car c’est avant tout à Montréal que ça se passe. On est tous dans la même ville et Montréal représente la moitié de la population du Québec.

    R&C: Francis, tu es arrivé au Québec en 1978. Quelle était la situation à cette époque?

    Francis Dhomont: J’ai eu l’impression d’assister à une naissance. L’ACREQ en était à ses débuts puisque j’ai assisté au dépôt des statuts. Il ne se passait pas grand chose. À l’Université de Montréal, on m’a présenté les studios et j’ai demandé à écouter des musiques mais il n’y en avait pas. ll y avait un studio débutant avec peu de matériel. Il n’y avait pas non plus de studio personnel ou de production de concerts. D’année en année, les choses se sont mises en place, les cours se sont développés ainsi que les concerts. Les jeunes compositeurs sortis des universités ont commencé à monter leur propre studio. Puis tous ces gens ont commencé à se réunir.

    L’impulsion, en dehors d’empreintes DIGITALes, vient souvent d’anciens de mes étudiants avec qui des rapports amicaux se sont établis.

    R&C: Jean-François, tu es aussi compositeur. Envisages-tu de sortir ta musique chez empreintes DIGITALes?

    Jean-François Denis: j’évite car j’aime la crédibilité. Et ne pas y être conserve cette crédibilité. Au début, je le pensais mais avec le temps j’aime cette distance et le fait que je puisse défendre ces musiques sans que ce soit légèrement incestueux.

    Arrivé en force […] empreintes DIGITALes s’est très vite imposé […] à juste titre…

    Musiques à l’horizon

    Martin Geoffroy, Continuum, 1 mars 1992

    La devise du directeur de la maison de disque empreintes DIGITALes, Jean-François Denis, est qu’on n’est jamais mieux servi que par soi-même. Le succès que remportent les entreprises de ce compositeur québécois en témoigne da façon éloquente.

    Il y a seulement deux ans, Jean-François Denis fondait empreintes DIGITALes, une maison de disques entièrement consacrée à la production et à la diffusion de la musique électroacoustique. Entièrement dépendante de subventions, l’entreprise semblait suicidaire à prime abord, mais il fallait aussi prendre en considération qu’aucune autre compagnie de disques ne voulait investir dans l’électroacoustique. «Même des grosses compagnies comme Phillips ou Deutsche Grammophon n’étaient pas prêtes à mettre l’énergie et la qualité artistique nécessaires à une telle entreprise», souligne le directeur.

    Deux ans plus tard, empreintes DIGITALes a mis sur le marché sept disques compacts qui sont distribués un peu partout à travers le monde. Le dernier succès de la compagnie remonte à octobre 91 alors que l’étiquette lançait un album double de Francis Dhomont, compositeur émérite et professeur à l’Université de Montréal, accompagné d’un somptueux livret explicatif de 200 pages.

    Fort de ce succès, Jean-François Denis a déçidé de lancer l’étiquette SONARt, une maison de disques qui se voue exclusivement aux «musiques invisibles». Un premier disque consacré à des créations radiophoniques de Walter Boudreau et Michel-Georges Brégent sortira cette semaine. Selon Jean-François Denis, la musique invisible serait une musique instrumentale conçue exclusivement pour être écoutée sur haut-parleurs. La différence fondamentale avec l’électroacoustique (aussi une musique pour haut-parleurs) résiderait dans l’utilisation d’une instrumentation plus «classique». Par exemple, dans l’œuvre de Brégent, Atlantide, on retrouvera des chœurs, des instruments d’orchestre, une guitare électrique, des synthétiseurs et des instruments traditionnels de l’Ensemble Claude-Gervaise! Et que dire de Golgot(h)a, une œuvre de Walter Boudreau à laquelle le directeur de la SMCQ collaborera avec l’ineffable Raôul Duguay!

    Avant de devenir directeur d’empreintes DIGITALes (et maintenant de SONARt), Jean-François Denis a fait une maîtrise en électroacoustique au Mills College aux États-Unis, il a ensuite travaillé en création sonore dans un théâtre de San Francisco et est finalement revenu à Montréal comme professeur à l’Université Concordia. Compositeur de grand talent, le directeur n’a pas encore endisqué ses compositions sur empreintes DIGITALes pour des questions d’éthique. «empreintes DIGITALes et SONARt, ce n’est pas de l’auto-production, ce sont des maisons d’édition qui cherchent avant tout à diffuser du matériel original, intègre et curieux», affirme l’artiste.

    À l’automne, la prochaine voie que SONARt empruntera sera celle du théâtre avec l’adaptation discographique de la pièce de René-Daniel Dubois, Ne blâmez jamais les bédouins, mise en musique par Alain Thibault pour la soprano Pauline Vaillancourt. «Après, il y aura sans doute un volet cinéma, tout est permis», jubile le directeur. Jean-François Denis est un mélomane acharné, self-made man en dehors des conventions, il ne partage pas la vision de l’Association pour la création et la recherche électroacoustiques du Québec (ACREQ), une vénérable institution un peu trop encadrée pour un indépendant tel que lui.

    Jean-François Denis est un mélomane acharné, self-made man en dehors des conventions…

    empreintes DIGITALes

    Alain De Filippis, Revue Notes, no 40, 1 janvier 1992

    La musique pour bande souffre encore de biens d’a prioris de la part de l’auditeur moyen. Une nouvelle génération de compositeurs vient bousculer les règles admises par l’intelligentsia, finis les verbiages et les cénacles, l’électroacoustique devient une expression qui s’assume enfin à part entière.

    empreintes DIGITALes est un label qui vise à promouvoir des œuvres de qualité tout en leur assurant une diffusion réelle hors des milieux autorisés. Jean-François Denis, cofondateur du label, nous donne ici les raisons qui motivent cette politique dynamique et enthousiaste.

    NOTES: Quelle est l’histoire d’empreintes DIGITALes et celle de DIFFUSION i MéDIA?

    Jean-François Denis: C’est une longue histoire, ça commence par l’enseignement de l’électroacoustique à l’université Concordia à Montréal, ça se métamorphose avec la production d’une série de concerts puis la mise sur pied d’une association de compositeurs (la Communauté électroacoustique canadienne), la publication d’une revue d’information (Contact!) et le catalogage d’archives. À la base c’était: diffusion, documentation et communication. Pendant mon travail à l’université, on m’a souvent demandé des copies des pièces diffusées ou des renseignements pour acheter ces disques, évidement ceux-ci n’étaient pas disponibles. Alors je me suis dit qu’il était temps que cette musique soit disponible, de plus nos compositeurs gagnaient de nombreux prix internationaux.

    Je suis allé faire le tour des étiquettes de disques existantes à Montréal pour connaître franchement leurs intentions, à savoir si elles étaient intéressées pour développer une série électroacoustique. Ces étiquettes étaient soit institutionnelles (Centredisques qui dépend du Centre de musique canadienne), soit de type coopératif comme Ambiances Magnétiques, les autres faisaient mal leur boulot (pas de promotion). Je voyais une nécessité à la diffusion de cette musique, il a fallu que je le fasse moi-même. Pendant plus d’un an j’en ai parlé à beaucoup de compositeurs, Claude Schryer a également manifesté son intention de mettre sur pied une étiquette de disques, au lieu de faire deux étiquettes parallèles, on a fondé DIFFUSION i MéDIA qui est un groupe de production d’arts médiatiques. La première activité fut l’inauguration d’empreintes DIGITALes.

    NOTES: Qu’est-ce qui motive ce dynamisme dans la diffusion de cette musique?

    JFD: Ça c’est un jeu que j’ai décidé de jouer dès le début pour donner le plus de chances possibles à l’électroacoustique, c’était de jouer le jeu rock, le jeu de l’industrie.

    NOTES: En général ces musiques restent plutôt confidentielles…

    JFD: C’est tout à fait le contraire que je voulais faire, c’est à dire une diffusion réelle. Notre approche promotionnelle est très dure d’une certaine façon, on a des distributeurs absolument partout, on est hyper-généreux avec les copies promotionnelles (les médias sont tous couverts au Québec, à l’étranger ce sont surtout les médias spécialisés). Je ne voulais pas faire un ghetto de l’électro qui est déjà mal perçu du public, il faut sortir et intriguer le public. Celui-ci va voir des disques curieux comme Électro clips, qui est vraiment un drôle de truc pour de la musique sérieuse, des pièces de trois minutes au format pop c’est assez étrange! Les pochettes sont souvent très belles, les notes en français et en anglais et les disques sont emplis à capacité, c’est vraiment tout le contraire de l’étiquette perdante!

    NOTES: Ce besoin de communication n’est-il pas le fait d’une tranche d’âge précise chez les compositeurs?

    JFD: Ça serait intéressant d’aller vérifier! Il y a une grande différence entre les gens de 30 ans et les gens de 50 ans, et là c’est aussi mon histoire personnelle, je ne viens pas du monde de la musique, je viens d’ailleurs, je n’ai pas fait le conservatoire et je ne m’inscris pas dans une tradition. Pour l’autre génération, l’électro est une extension de la musique classique, presque tous les compositeurs ont étudié dans les conservatoires. Ils appellent ça musique «Électroacoustique», musique de «Sons fixés», «Musique concrète» ou «Acousmatique», il y a toujours le mot musique et, ceci dit sans méchanceté, il y a toujours un genre de prétention à être important, à être reconnu comme les compositeurs de musique classique. Ils essaient d’avoir la reconnaissance de leur pairs. Ce milieu s’est toujours offusqué de devoir faire sa propre promotion, le compositeur reste l’artiste très précieux, très fragile pour qui les médias c’est de la merde! Notre génération, c’est ce que je veux démontrer avec empreintes DIGITALes, c’est la génération des médias, du rock aussi, qui est un style musical très éclaté et aussi une machine promotionnelle qui a mis en place les réseaux de diffusion: les radios, les concerts en tant qu’événement divertissant, les magazines. L’industrie du pop a développé plein de mécanismes qui sont les mécanismes de communication les plus importants aujourd’hui. Il faut utiliser ces circuits d’information, on doit être responsable non seulement pour la composition, la qualité du travail mais aussi pour la qualité de présentation. On sait très bien que cette musique-là est peu connue, on doit jouer un rôle dans la production (concerts, disques, magazines), on doit s’impliquer pour être en mesure de mieux représenter ce que c’est en fait.

    NOTES: Revenons à la Communauté électroacoustique canadienne, quel est son rôle?

    JFD: La CÉC a été fondée car les autres organismes de musique contemporaine ne faisaient pas leur travail adéquatement. Au lieu de se battre contre les organismes en place, il était beaucoup plus efficace de fonder sa propre association de compositeurs (dans laquelle on trouve aussi des producteurs de concerts, des diffuseurs, des interprètes, des institutions et des médias). La CÉC a été crée en 1986 avec une centaine de membres fondateurs alors qu’on pensait être seulement une quinzaine! Ça montre la force et le besoin qu’il y avait! La principale activité était et reste la communication. Notre bulletin d’information étant bilingue, la CÉC est rapidement devenue une des associations nationales des plus actives, elle est également devenue membre de la CIME (Confédération internationale de musique électroacoustique) et notre participation aux réunions annuelles nous a permis d’être en contact avec toute la planète. Beaucoup de compositeurs étrangers sont devenus membres de la CÉC pour simplement recevoir l’information car il y avait là aussi un soucis d’ouverture, de non-compétitivité, et d’échange.

    NOTES: Quels rapports entretenez-vous avec les organismes équivalent à l’étranger?

    JFD: Il existe une vingtaine de fédérations nationales, le Sonic Arts Network en Angleterre et le SEAMUS aux États-Unis sont des structures très dynamiques, les autres sont moins actives mais tout autant existantes. En France il n’y en a pas, c’est curieux, c’est pourtant en France qu’à été fondée la CIME.

    NOTES: Ici, il y a différents groupuscules mais chacun reste dans son coin…

    JFD: C’est pas moi qui le dit! De mon point de vue d’étranger, j’ai un côté naïf dans tout ce que j’entreprends. Je ne peux pas comprendre la compétition puisqu’on est dans la même barque! Notre prochain disque sera une coproduction avec l’Ina-GRM et BVHAAST, cela montre en fait que tout est possible et qu’on peut conjuguer les efforts, les énergies, les passions individuelles ou régionales pour faire des miracles!

    NOTES: Le travail que vous avez entrepris a t-il des retombés au niveau de l’ouverture vers un nouveau public?

    JFD: Dans le court terme c’est l’évidence, il y a les initiés; dans le long terme par-contre il y a une ouverture fantastique! Sur la tournée Traces électro que j’ai organisé, nous sommes partis à 11 artistes pour 9 concerts à travers le Canada et cette tournée a eu des effets médiatiques importants et le public est venu. La première tournée a servi à défricher et à poser les graines, la prochaine servira à arroser, si le soleil se présente ça va peut-être pousser et on pourra peut-être récolter si on continue à avoir cette attitude de travail. J’ai appris récemment qu’une radio de Chicago utilise certaines pièces du disque Électro clips entre les émissions, une autre de Toronto a pris des extraits de clips comme indicatifs, alors là c’est l’infiltration, on va les avoir! C’est un peu comme la police secrète, la CIA, qui s’infiltre partout pour le bien-être du gouvernement, ici on s’infiltre un peu partout pour le bien-être de l’électro!

    … on s’infiltre un peu partout pour le bien-être de l’électro!

    Dossier industrie du disque

    Steeve Laprise, Qui fait quoi, no 92, 15 novembre 1991

    «J’ai commencé par faire des disques et les rendre accessibles, d’une part pour m’attaquer à d’autres zones, comme présenter plus de concerts de musique électroacoustique, et augmenter la présence de cette musique dans le quotidien des gens.

    Souvent il faut aller chez le distributeur et lui faire comprendre ce qu’est ce matériel-là, comment le représenter aux détaillants pour qu’ils puissent faire quelque chose avec. Il y a certains disquaires qui comprennent ce que c’est, et il y en a d’autres qui ne comprennent rien, ils placent les disques à peu près n’importe où dans le magasin. C’est un peu comme au début de la musique punk: ça allait nulle part, puis il y a eu un phénomène underground de masse qui a fait que la musique s’est trouvée des canaux, des créneaux, des endroits très précis.

    Beaucoup de gens diront que la TPS a fait augmenter le prix des choses. La profonde réalité, dans mon cas, c’est-à-dire pour la musique électroacoustique, c’est qu’au lieu de payer 13,5% de taxe fédérale pour la manufacturation, j’en paie seulement 7%. Donc, j’économise 6,5% de frais. Ce qui fait qu’au premier janvier dernier mes prix distributeur ont chuté de 6%. Un disque qui se vendait 10$ est maintenant à 8,50$ chez le distributeur, donc ça me coûte moins cher maintenant avec la TPS. En général, pour quelqu’un qui va en studio, qui doit payer les cachets d’interprètes, d’ingénieurs, de location, c’est plus cher parce qu’il doit maintenant payer 7% de plus, ce qui fait augmenter le prix du disque. Pour moi, ça été tout le contraire: c’est une musique où il n’y a pratiquement pas d’interprètes, ce n’est pas du théâtre qu’on fait, c’est du cinéma sur plastique. C’est du cinéma expérimental: il n’y a pas d’acteurs. Ce sont des mouvements de caméra, des couleurs, des changements de plans, des montages, des trucs comme ça… mais en musique. On prend donc des sons du quotidien et on les magouille, on les transforme, on les triture, on les renverse, on les amplifie et on fait une musique avec ça. Il n’y a pas d’interprètes donc il n’y a pas ces frais-là. Pour nous, la TPS a été à quelque part bienvenue parce qu’elle diminue nos coûts… mais il n’y a personne d’autre qui va dire ça!»

    … augmenter la présence de cette musique dans le quotidien des gens.

    On the Edge

    Sylvain-Claude Filion, SOCAN — Canadian Composer, 1 juin 1991

    In January 1990, Montréal composer and ex-Concordia University professor Jean-François Denis fulfilled a long dormant dream of creating a label devoted exclusively to electroacoustic music. Now 18 months later, empreintes DIGITALes (for “digital imprints” or “impressions”) has released six compact discs.

    Denis and his partner Claude Schryer started North America’s first independent electroacoustic label to fill a perceived need: “We saw all these Canadian electroacoustic masterpieces that nobody could hear unless they were in the right town on the night of a concert,” Denis recalls. The company operates with substantial assistance from the Canada Council for the Arts: “Without them, we could hardly get involved in record production at all.”

    The first six titles are Ligne de vie: récits électriques, devoted to works by Christian Calon; Lieux inouïs, featuring five works by Robert Normandeau; Volt, a group of eight works for MIDI piano, soprano, saxophone quartet and tape by Alain Thibault;

    Électro clips, a collection of 25 electroacoustic “snapshots” by composers from various countries; Action/Réaction, featuring five interactive works by Vancouver’s Daniel Scheidt; and the newly released Anecdotes, a group of compositions by Yves Daoust.

    empreintes DIGITALes releases are distributed by Scandinavian Record Import (SRI) of Peterborough, Ont., and through the Canadian Music Centre, as well as in France, the Benelux countries, Japan, the UK and the US. “Our manufacturer has just delivered the second pressing of our first discs; of which 1,000 copies had been made initially,” says Denis. “And Électro clips, released last November, sold out in six months.”

    How would Denis classify electroacoustic music? “It’s hard to place it in a specific category. It’s music that puts the emphasis on timbre before anything else. Yet it’s not laboratory music: the final product is sophisticated.”

    Denis is full of plans. He is currently working on a series of records of longer pieces to be sold as cheaply as possible. But he remains realistic: “Of course, the second pressing of our original recordings indicates a degree of profitability and could help me financially. But let’s face it, what we’re selling remains very much a fringe product.”

    … North America’s first independent electroacoustic label…

    empreintes DIGITALes

    Sylvain-Claude Filion, SOCAN — Le Compositeur Canadien, no 2:3, 1 juin 1991

    Originaire de Montréal, d’esprit vif et dynamique, Jean-François Denis dorlote un bébé qui grandit très vite: l’étiquette empreintes DIGITALes, consacrée à la musique électroacoustique et lancée en janvier 1990.

    Pour cet ex-enseignant de l’Université Concordia qui a été parfaire ses connaissances au Mills College de Californie, la naissance d’empreintes DIGITALes n’est pas le fruit du hasard. «L’intention était vieille, explique Denis, c’est un projet que j’avais depuis quelques années. Il a commencé à se concrétiser en août 1989 lors de l’obtention de nos premières bourses.»

    Appuyé par le musicien Claude Schryer, Denis a créé l’étiquette pour combler un besoin. «II y avait des chefs-d’œuvre au Canada en musique électroacoustique et il n’y avait absolument aucun moyen de les entendre, sauf si le hasard nous plaçait dans la bonne ville un soir où se déroulait un concert.»

    En créant leur propre étiquette, Denis et Schryer mettaient sur pied la première compagnie de disques indépendante de musique électroacoustique en Amérique du Nord. «Naturellement, on vit de subventions, s’il n’y en avait pas, on pourrait difficilement se lancer dans la production de disques», de préciser Denis. C’est pourquoi les six premiers albums mis sur le marché, grâce au Conseil des Arts du Canada, ne regroupent pratiquement que des artistes canadiens. «II y avait du rattrapage à faire, bien sûr, mais nous voulions aussi monter un catalogue assez rapidement, afin de mieux convaincre les distributeurs et les détaillants.» Les six albums sont: Ligne de vie: récits électriques, consacré à l’œuvre de Christian Calon; Lieux inouïs, qui regroupe cinq œuvres de Robert Normandeau; Volt d’Alain Thibault, qui réunit huit pièces pour piano MIDI, soprano, quatuor de saxophones et bande; Électro clips, un disque collectif qui comprend 25 pièces de compositeurs de divers pays durant chacune trois minutes; Action/Réaction, qui regroupe des œuvres interactives de Daniel Scheidt, de Vancouver, et Anecdotes, qui illustre les œuvres du compositeur Yves Daoust s’étalant sur plus de dix ans.

    C’est la compagnie Scandinavian Record Import (SRI), basée à Peterborough (ON) et le Centre de musique canadienne qui distribuent les disques d’empreintes DIGITALes. Grâce à des contacts personnels, les disques sont aussi distribués en France, en Belgique, au Luxembourg, dans les Pays-Bas, au Japon, dans le Royaume-Uni et aux États-Unis. «Nous sentons un succès certain, affirme Denis, le fabriquant vient de nous livrer le second tirage de nos premiers disques, qui avaient été pressés à 1000 copies chacun. Électro clips, paru en novembre, était épuisé six mois à peine après sa sortie.»

    Difficile de confiner la musique électroacoustique dans une case précise. «Pour moi, d’expliquer Denis, l’électroacoustique est une musique qui s’intéresse au timbre sonore avant tout. Une musique qui va au-delà de la matière sonore, en scrutant l’intérieur pour articuler ces timbres sonores. Mais ce n’est pas de la musique de laboratoire, le produit est décanté.»

    Non seulement l’électroacoustique semble vouloir être de plus en plus accessible, mais elle décroche même des succès à la radio! Électro clips a été le #1 sur le «Top 40» de la station communautaire CITR de Vancouver. Radio-Canada fournit aussi un appui solide quant à la radiodiffusion.

    Pour Jean-François Denis, le futur est chargé de projets. On élabore déjà une série de huit ou neuf disques qui ne comprendront que quelques pièces et qui seront diffusés à très bas prix. «C’est vrai que la réimpression de nos disques laisse entrevoir une rentabilité, et pourra renforcer notre autonomie, mais il ne faut pas se leurrer: on reste un produit hautement marginal.»

    … la naissance d’empreintes DIGITALes n’est pas le fruit du hasard.
  • 1
  • 2
  • 3
  • 4
  • 5
  • 6
  • 7