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Mes fantômes

Érick d’Orion

La vision musicale singulière d’Érick d’Orion se dévoile dans Mes fantômes, enregistré en concert au Centre d’expérimentation musicale (CEM) de Chicoutimi, au terme d’une résidence d’artiste. «Le fantôme, ici, devient la métaphore des influences — conscientes ou inconscientes, choisies ou imposées — qui hantent toute pratique créatrice… Reconnaître ces influences, loin d’être une forme de pillage ou d’appropriation, est une manière de leur rendre justice et d’assumer qu’aucune création ne se fait seule. Mes fantômes sont mes compagnons, mes adversaires, mes guides.» Des masses sonores à l’intensité accablante et implacable aux drones, aux textures distorsionnées et à la spontanéité du free jazz, la fusion musicale déjantée de d’Orion met en évidence la virtuosité de ses collaborateurs.

Remarque: L’achat d’un album physique comprend une version numérique de l’album qui inclut une pièce extra: Traces.

  • SODEC

Vinyle LP (AM 289_LP, 2026)

Face A

Face B

Téléchargement (AM 289_NUM, 2026)

 

Pièce extra

Notes liminaires

À propos…

Juin 2025. Je reçois un courriel pour m’annoncer que mon dossier a été accepté pour le programme de résidence au Centre d’expérimentation musicale (CEM) situé à Chicoutimi. Je suis secoué d’apprendre la nouvelle. J’avais envoyé mon projet en me disant que j’avais peu de chances en parcourant les sélections passées. Mais voilà, on m’a fait confiance. Même après une trentaine d’années (j’ai commencé officiellement à faire du son en 1995), je doute parfois de la pertinence de mon travail.

La discussion entre le directeur général et artistique Guillaume Thibert ainsi que son assistant Stéphane Beaulieu s’est amorcée pour connaître les dates possibles de la résidence d’un mois (avec en clôture un concert capté en vidéo) et surtout pour connaître l’instrumentation de l’œuvre en devenir.

J’avais déjà travaillé avec des musiciens du CEM par le passé sous l’invitation spontanée de Guillaume en 2019 (le projet 6 murs) et je tenais à retravailler avec le bassiste (Stéphane Beaulieu, encore lui!), le batteur Réal Gagnon et le guitariste que nous nommerons Michel Potiron. Je tenais à intégrer dans l’ensemble des percussions en plus de la batterie afin d’avoir une profondeur et une diversité dans la section rythmique. On m’a recommandé avec justesse Émile Boucher Cloutier. Il me fallait des synthétiseurs aussi pour ajouter un élément électronique ne provenant pas de moi nécessairement. C’est ainsi que Marie-Pierre Brasset a accepté de participer au projet. Enfin, il était essentiel pour mon projet d’avoir un instrument plus associé au jazz, un saxophone ou un autre instrument à vent. Le trompettiste Nicolas Gobeil s’est joint à l’ensemble.

Ma résidence a commencé début septembre. Discussions avec les membres de l’ensemble, partage et écoute des musiques qui m’inspiraient pour le projet et ensuite, création in situ, dans un cadre parfait. Nous nous rencontrions une quinzaine d’heures par semaine durant quatre semaines. Le reste du temps, je travaillais sur la forme des pièces que l’œuvre allait prendre.

Sur ce disque, vous trouvez deux des trois pièces que nous avons développés et joués en concert, et ce, pour des raisons techniques (la durée maximale de musique sur une face de disque vinyle) et «légales»: j’avais proposé à chaque membre de nous confier quelle œuvre musicale l’avait le plus marqué. Les réponses sont venues, diverses, inattendues, parfois surprenantes. De ces œuvres élues, nous avons extrait la substantifique moelle — non pour les reproduire, mais pour les filtrer, les distiller, les transformer en versions fantômes. Ou plutôt: en palimpsestes. Une partie de ces compositions est disponible gratuitement en version numérique.

Mais j’oubliais un détail: quelle est la source de l’œuvre, pourquoi Mes fantômes? Le fantôme, figure omniprésente dans la culture populaire, est mon point de départ. Mais il ne faut pas s’y tromper: je ne convoque ni l’image ésotérique ni la créature fantastique. Le fantôme, ici, devient la métaphore des influences — conscientes ou inconscientes, choisies ou imposées — qui hantent toute pratique créatrice.

Mon art ne fait pas table rase: il est la somme de présences accumulées, superposées, sédimentées. Comme dans un conte ou un mythe, le fantôme surgit tantôt sous les traits du familier, tantôt sous ceux de l’étranger radical. Loin d’être une forme de pillage ou d’appropriation, reconnaître ces influences, c’est une manière de leur rendre justice et d’assumer qu’aucune création ne se fait seule. Mes fantômes sont mes compagnons, mes adversaires, mes guides.

Érick d’Orion, en résidence de création au Studio du Québec à Paris [vii-26]

Spectres…

Il est ici question de spectres. Le spectre désigne aussi bien la figure bien connue du fantôme que la décomposition de la lumière en ses différentes longueurs d’onde constitutives. On parle alors d’un spectre coloré allant du violet au rouge. Un spectre, c’est donc aussi une amplitude, un paysage s’étendant du point A au point B (A / B, comme les faces d’un disque). Il peut aussi planer comme dans l’expression «le spectre de la guerre plane». Dans le cas de cet album que vous tenez entre vos mains, c’est plutôt du fantôme dont il est question. Il représente métaphoriquement les influences de l’artiste qui, tels des esprits planants, le visitent et l’accompagnent lorsqu’il se plonge dans la création. Mais gardons-nous d’écarter trop vite les autres significations du terme, car ici, les spectres sont aussi, me semble-t-il, amplitude, vibration et suspension dans les airs.

Depuis la fin du siècle dernier, Érick d’Orion pratique un art sans compromis. Cette affirmation, qui peut sembler banale, le place dans un catégorie à part de créateurs, voire d’humains. C’est que la plupart d’entre nous — Érick d’Orion y compris — évoluons grâce à un réseau complexe d’habitudes, de consensus et de codes. Le langage même est un chapelet sonore (ou sa représentation) dont l’enchaînement fait consensus dans une communauté donnée. L’invention du langage a été une tentative de rendre utile les sons. Mais ce n’est là qu’un exemple. Dans un entretien pour une série radio que Rhizome a produite (La haine de la poésie [1], diffusé à CKRL en 2020, disponible sur le site web de Rhizome), le philosophe québécois Alain Deneault parle de la devise névrotique [2], un terme freudien désignant toutes les obligations lexicales, comportementales, conformistes de la vie sociale qui pèsent sur l’appareil psychique. Les canons esthétiques, continue-t-il, en font partie. Il enchaîne (je paraphrase): certains auteurs, poètes, artistes cherchent à percer les rigueurs de la devise névrotique en laissant les pulsions découvrir des formes qui ne sont pas obligées, qui ne sont pas impérieuses, en faisant irruption, en cherchant quelque chose qui serait irrecevable, dont la dimension pulsionnelle pulvérise la forme, pulvérise un carcan que l’artiste cherche à transcender et dont l’œuvre finit par faire irruption sur le mode presque pur de la pulsation, presque déformalisée, et, ajoute Alain Deneault, c’est très difficile à recevoir.

L’art sonore d’Érick d’Orion, en s’affranchissant d’un maximum de codes — mélodiques, rythmiques, etc — incarnent au plus près cette déformalisation dont parle Deneault. Prenons une parole échangée. N’est-elle pas, en tout premier lieu, une vibration de l’air, quelque chose d’intangible qui nous touche. Or, il me semble qu’Érick cherche, en deçà des codes, ces couches de surface, ce qui avant même le langage, a le pouvoir de faire vibrer à l’unisson tant le créateur de l’œuvre que ceux et celles qui la reçoivent.

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[1] La haine de la poésie: https://productionsrhizome.org/portfolio/la-haine-de-la-poesie-une-serie-radiobalado

[2] L’effet du langage, un entretien avec Alain Deneault et Georgette LeBlanc: https://productionsrhizome.org/medias/leffet-du-langage

Simon Dumas [vi-26]