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Célébration de la voix, de l’improvisation et du corps

Éric Norman, JazzoSphère, no. 27, January 1, 2006

Joane Hétu est une personne-clé de la musique improvisée à Montréal. Vocaliste et saxophoniste au parcours atypique, elle est à la tête de DAME et organise concerts et événements tantôt sous l’égide des Productions SuperMusique, tantôt dans la spontanéité des MercrediMusic.

Bonjour Joane. Tout d’abord, peux-tu nous faire un bref résumé de ton partours pour nos lecteurs?

Autodidacte, j’ai d’abord pratiqué, à l’aube des années 80, la chanson au sein des groupes de rock actuel Wondeur Brass, Justine et Les Poules, dont le rock ravageur d’avant-garde m’a fait connaître un peu partout en Amérique et en Europe. Ensuite avec mon propre groupe Castor et compagnie, j’ai proposé une réinvention de la chanson sensuelle à travers la musique actuelle.

J’ai délaissé le rock depuis, mais n’ai pas entièrement abandonné la chanson, comme en témoigne mon projet Nous perçons les oreilles avec Jean Derome, dans lequel nous explorons cette région ténue entre le rire et les pleurs.

Depuis le milieu des années 90, je me suis peu à peu tournée vers un travail de composition plus abstrait, alliant texte, texture et expérimentations vocales. On trouve cette recherche au centre de mon disque solo Seule dans les chants et du triptyque Musique d’hiver, dont le premier volet (Musique d’hiver) est paru sur Ambiances Magnétiques, le second (Nouvelles musiques d’hiver) a été présenté sur scène en mars 2003 et le dernier volet reste à paraître. Au cours des dernières années, je me suis intéressée de plus en plus à la composition de canevas d’improvisation, que j’ai présentés en Italie et au Canada, avec l’Ensemble SuperMusique dont je suis membre ou encore avec de petits groupes d’improvisateurs. À l’hiver 2006, je présente à Montréal mon projet d’envergure intitulé Filature qui fait appel à la musique, la danse et la vidéo expérimentale.

La voix semble avoir toujours eu pour toi un rapport étroit avec la corporalité, avec les limites du corps: soit par la violence des effets à l’époque plus rock de Justine; par les thématiques sexualo-amoureuses de Castor et cies; mais surtout par la nature physique de ton chant, plus proche du grain que du mot. Comment envisages-tu cette pratique?

J’aime la chanson mais je n’aime pas beaucoup chanter de la chanson. Par ma démarche en musique actuelle et mon approche d’instrumentiste (le saxophone alto), je ne me suis jamais sentie chanteuse dans le sens traditionnel du terme. Je suis plus attirée par la texture sonore et l’apport de la voix dans l’orchestre — au même titre qu’un instrumentiste — que par étre une chanteuse accompagnée d’un orchestre. Ma collaboration avec Diane Labrosse qui, dès la fin des annses 80, travaillait déjà à l’échantillonneur m’a amenée à m’intéresser aux sons digitaux et à explorer la voix dans le même sens que les textures sonores répétitives et bruitistes qu’elle produisait avec ses machines.

Ainsi, depuis une quinzaine d’annces, j’ajoute à mon catalogue vocal plein de sonorités inhabituelles pour la voix. J’aime qu’on sente bien que mon instrument (lorsque je chante) est mon corps, un corps qui vibre, qui bave, qui crie, qui fait de la salive, ce qui apporte un côté animal et corporel à ma pratique, un aspect chamanique du chant qui m’attire énormément Je trouve ça assez amusant que mes recherches acoustiques, qui s’apparentent souvent à des textures électroniques, soient faites uniquement par la voix d’une femme. J’aime le contraste qui existe entre le fait que je sois seule debout avec un micro sur scène tandis que les autres musiciens recourent à leurs effets, leurs fils, leurs consoles, leurs objets. Et pourtant nous arrivons à des résultats souvent similaires. Je pense que c’est très intéressant comme dualité et complémentarité.

Comment perçois-tu le lien entre improvisation et tradition orale dans divers folklores?

La tradition orale folklorique est un leg de chansons, de mots, de comptines, d’histoires soutenus par un air, une mélodie qui traversent le temps grâce à une mémoire collective passée d’une génération à l’autre tandis que l’improvisation est une proposidon musicale instantanée, une composition musicale en temps réel en relation avec les autres musiciens présents. Donc, à mon avis, il n’y a pas beaucoup de liens entre les deux.

J’ose imaginer que même pour les musiques dites populaires, il y a un certain aspect rituel dans la démarche des artistes. Il est vrai, qu’en improvisation, sans rituel, il n’y a pas de musique donc c’est partie prenante de la démarche. Cependant, comme je l’ai déjà dit, je pense que c’est la même chose pour les musiques populaires, à plus faible dose.

Quelles ont été tes grandes révélations musicales?

J’ai régulièrement de grandes révélations musicales. La musique est la chose qui m’intéresse le plus au monde (à part l’amour) et c’est d’une ampleur incroyable. Je n’aurai jamais assez de toute ma vie pour en faire le tour. Mais je veux bien faire l’exercice de répertorier quelques «révélations musicales» que je garde en mémoire.

En 1984, à Paris, au 4e Congrès international Femmes et musiques, le concert de Jöelle Léandre et Annick Nozati. Une révélation, des femmes improvisatrices et engagées, nous n’étions donc pas les seules au monde. Dans les années 80, au Festival International de musique actuelle de Victoriaville, le concert solo de Fred Frith, qui jouait avec des objets et presque jamais de la guitare comme de la guitare. Un moment de liberté incroyable… Je me suis dit que je voulais faire de la musique dans cet esprit. En 1992, au Théâtre La Chapelle à Montréal, la première série de concerts de Jean Derome et les Dangereux Zhoms. Une musique qui swingue, des thèmes incroyables, des improvisateurs hors pairs, de la vraie musique quoi! En 2005, au Festival International de musique actuelle de Victoriaville, le groupe Hubbub. Un moment de grâce, la salle au complet flottait dans l’espace. Réussir à avoir un jeu si minimaliste et original, tout en gardant une musicalité et une intensité, c’était grandiose! Et tout de suite après, Anthony Braxton avec son ensemble. Réussir à jumeler improvisation, écriture, direction d’orchestre, complexité rythmique, spontanéité et virtuasité: une grande leçon de musique actuelle. En 2005, au Festival de jazz de Guelph, le solo de Lori Freedman, qui était retransmis simultanément sur Radio-Canada et que son pére mourant écoutait à l’hôpital, était d’une intensité, d’une limpidité, un vrai hommage à son père et un spectacle tellement puissant: quand la musique vaut mille mots.

Rapidement, ce sont des concerts qui m’ont bouleversée mais à vrai dire je pourrais en nommer tellement. Si je continue l’exercice, des concerts que j’ai donnés qui ont été pour moi des «révélations musicales».

En 1993, le premier concert de Nous perçons les oreilles à la Casa Obscura à Montréal, lors du vernissage de l’artiste Pierre Dumont. Première apparition en public de notre travail d’intimité et de partage entre Jean et moi et qui fut un réel moment d’euphorie musicale. En 1996, l’un des derniers concerts de Castor et compagnie, lors d’une tournée européenne, en Suisse. Nous avons touché à l’essence de notre groupe. Nous n’arrivions même plus à reconnaître les pièces mais nous étions tous ensemble. En 2005, dans le cadre de la série Volapük à Montréal, Les Poules qui reviennent de Russie et qui donnent l’un de leurs melleurs concerts, une espèce de musique de jazz électronique actuelle, de la grande improvisation, une complicité légendaire. Et pour terminer si je parlais de quelques disques ou pièces majeurs de ma vie:

  • Igor Stravinski — Symphonie de psaumes
  • Luciano Berio — Folks music
  • Gustave Malher — tous ses leiders
  • Duke Ellington — Brown and beige suites
  • Germaine Montero qui chante Mère courage
  • John Cage et David Tudor

Quels sont tes projets pour 2006?

Je fais une liste:

  • Présentation de Filature à l’Usine C — une pièce pour dix musiciens, deux danseurs, une cinéastre
  • Atelier de musique improvisé à Rimouski avec le GGRIL (grand groupe régional d’improvisation libérée);
  • Concerts de ma formation Les Poules à Montréal;
  • Composition d’un troisième volet de Musique d’hiver;
  • Préparation d’un troisième album pour Nous perçons les oreilles;
  • Production sur disque compact du deuxième volet de Musique d’hiver;
  • Présentation d’une série de concerts avec L’Ensemble SuperMusique et la troupe de danse Danse-Cité;
  • Concerts de ma formation Les Poules avec trois trios d’improvisateurs différents;
  • les mercredimusics;
  • toutes les choses que je ne sais pas encore.

Bref continuer à faire de la musique et diriger DAME du mieux que je peux.

Joane Hétu [Photo: Céline Côté, 2018]
Joane Hétu
Vocaliste et saxophoniste au parcours atypique, elle est à la tête de DAME et organise concerts et événements…